Une éclipse solaire est un spectacle grandiose et fascinant, mais il comporte des risques pour la vue. En France lors de l'éclipse du 11 août 1999, 147 personnes ont abîmé leur rétine dont 17 gravement, et 37 avaient des lunettes homologuées qu'ils ont retirées. Comment voir les éclipses solaires en sécurité ? Qu'est-ce qu'on risque vraiment ?
L'essentiel, si vous ne lisez que ceci
La rétine ne possède pas de récepteurs de la douleur, et l'on peut détruire des cellules irremplaçables en éprouvant seulement un éblouissement banal.
Le mécanisme est double. L'œil est naturellement protégé contre une partie du rayonnement solaire — la cornée et le cristallin arrêtent les ultraviolets de longueur d'onde inférieure à 380 nanomètres et les infrarouges au-delà de 1 400 nanomètres. Mais entre ces deux bornes, tout passe, et le cristallin concentre ce faisceau sur quelques dixièmes de millimètre carré de rétine centrale. S'y produisent à la fois une réaction photochimique — une oxydation en cascade des cellules photoréceptrices — et un échauffement, la lumière absorbée se transformant en chaleur1.
Il ne faut pas longtemps. Moins d'une minute d'observation sans protection suffit à produire ces lésions. Et regarder brièvement, plusieurs fois de suite, ne protège pas : les agressions s'additionnent. Les enfants sont plus exposés que les adultes, parce que leurs milieux oculaires transmettent davantage de lumière.
Les premiers signes apparaissent quelques heures après, parfois plusieurs jours : une tache sombre au centre du champ, des lignes qui ondulent, une baisse d'acuité. En 1999, un peu plus de la moitié des patients ont consulté dans les quarante-huit heures suivant l'éclipse. La lésion peut régresser lentement, ou laisser une perte définitive.
Un cas publié en 2018 dans JAMA Ophthalmology a fait le tour du monde des ophtalmologistes : chez une patiente d'une vingtaine d'années qui avait jeté quelques coups d'œil à l'éclipse américaine de 2017 sans protection, l'imagerie de la rétine montrait une lésion en forme de croissant — la forme exacte du Soleil mordu qu'elle avait regardé, imprimée dans ses cellules2.
En France, le relevé fait après l'éclipse totale du 11 août 1999 par l'Institut de veille sanitaire et les services d'ophtalmologie de la Pitié-Salpêtrière a recensé 147 rétinopathies solaires, dont 17 atteintes graves, l'acuité tombée à 2/10 ou moins, et 7 d'entre elles aux deux yeux3. Les blessés n'avaient rien d'imprudents par tempérament : l'âge médian était de 29 ans, la tranche la plus touchée celle des 15-29 ans, et il y avait autant de femmes que d'hommes.
Au Royaume-Uni, la même éclipse, totale sur les Cornouailles, a donné lieu à un relevé auprès des ophtalmologistes de tout le pays : 70 baisses de vision, un âge moyen de 29,5 ans, le même qu'en France, et aucune perte de vision persistante à six mois4. Aux urgences ophtalmologiques de Leicester, sur 45 personnes venues après l'éclipse, 5 avaient une lésion visible de la rétine et 4 étaient encore gênées sept mois plus tard. Les patients revus 21 mois après l'éclipse avaient retrouvé une vision normale5.
Aux États-Unis, une étude portant sur un réseau de plus d'un million de patients recense 555 rétinopathies solaires entre 2012 et 2024, avec un pic net l'année de l'éclipse du 21 août 20176. Dans l'Utah, un service a vu 27 personnes s'inquiéter de leur vue après cette éclipse, dont 6 avaient effectivement une lésion7.
Ces chiffres se lisent dans les deux sens. Rapportés aux dizaines de millions de personnes qui ont regardé ces éclipses, ils disent que l'accident est rare. Rapportés aux 17 personnes dont la vue centrale a définitivement baissé, ils disent qu'il est réel.
C'est ici que le rapport français devient précieux, parce qu'il a demandé aux patients comment ils avaient regardé.
Sur 133 cas documentés, 80 % avaient observé l'éclipse à l'œil nu. Mais ce chiffre recouvre deux situations très différentes :
Le reste se partage entre neuf paires de lunettes de soleil ordinaires, cinq verres de soudeur, six moyens divers — pellicule photographique, verres correcteurs, verre coloré. Et quatre patients seulement déclarent avoir utilisé correctement des lunettes conformes.
Ce dernier chiffre est le plus important de tout le rapport. Il signifie que les lunettes homologuées, portées comme il faut, ont tenu leur promesse. Le problème n'a jamais été le filtre : il a été le geste de l'enlever.
On comprend pourquoi. Une éclipse partielle, à travers un filtre d'éclipse, est un spectacle austère — un croissant orange sur fond parfaitement noir, sans paysage, sans ciel, sans rien d'autre. La tentation de vérifier « à l'œil » ce que l'on voit est immense, et c'est exactement ce qu'il ne faut pas faire. Notons aussi que les trois quarts des blessés avaient regardé moins de cinq minutes en tout.
Un filtre d'éclipse n'est pas un verre teinté. La norme internationale ISO 12312-2, qui régit les filtres pour observation solaire directe, impose une transmission de la lumière visible comprise entre 0,00012 % et 0,0032 %8.
Autrement dit : il ne doit passer qu'entre un millionième et un trente-millième de la lumière. Une paire de lunettes de soleil de catégorie 3, celle qu'on emporte à la plage, en laisse passer environ 10 % — soit des dizaines de milliers de fois plus. Elles ne sont pas insuffisantes : elles sont hors sujet.
La norme fixe aussi des limites pour l'ultraviolet et l'infrarouge, qui ne sont pas les mêmes selon que l'on regarde à l'œil nu ou à travers un instrument. En 1998, avant l'éclipse de 1999, l'Académie nationale de médecine avait exprimé la même exigence dans son vocabulaire : une densité optique supérieure ou égale à 5, c'est-à-dire une atténuation d'un facteur cent mille au minimum9.
C'est la partie qui change tout dans la manière d'acheter.
En Europe, les lunettes d'éclipse sont juridiquement un équipement de protection individuelle, régi par le règlement (UE) 2016/42510. Un fabricant ne peut pas les mettre en vente sans les avoir fait examiner par un organisme notifié — un laboratoire indépendant officiellement désigné. Le marquage CE n'est donc pas un label commercial : c'est la trace d'un contrôle légal préalable. Doivent également figurer sur le produit ou sa notice l'identité du fabricant et de l'importateur, une référence de lot, la norme appliquée et les précautions d'emploi, en français.
Aux États-Unis, il n'existe aucune obligation équivalente. N'importe qui peut imprimer « ISO 12312-2 » sur une pochette. C'est pourquoi l'American Astronomical Society tient une liste publique de fournisseurs dont les produits ont été testés par un laboratoire accrédité, et n'y inscrit un fabricant que sur présentation d'un rapport d'essai vérifié11.
L'AAS insiste au passage sur un point souvent mal compris : on ne peut pas être « certifié ISO ». L'Organisation internationale de normalisation rédige des normes, elle ne certifie aucun produit. Un emballage qui annonce « ISO certified » témoigne surtout que son fabricant n'a pas lu ce que l'ISO écrit de son propre nom.
Au Royaume-Uni, le Brexit n'a rien changé pour l'acheteur. Le règlement européen sur les équipements de protection individuelle a été repris tel quel dans le droit britannique, et un marquage national, UKCA, a été créé à côté du marquage CE. Mais le gouvernement britannique reconnaît le marquage CE sans date limite, aussi bien seul qu'à côté du sien12. Une paire achetée en France est donc valable en Grande-Bretagne, et l'inverse.
Faut-il en conclure que le consommateur européen est tranquille ? Non, et les faits l'ont montré deux fois. En 1999, 4,4 millions de paires ont dû être retirées du marché français quelques jours avant l'éclipse, une partie des lots n'étant pas conforme13. En août 2026, l'Association Française d'Astronomie a saisi la répression des fraudes au sujet de lunettes vendues en kiosque dont la conformité réelle était invérifiable14.
La bonne nouvelle est venue du même mois : le magazine Que Choisir a fait tester dix modèles du commerce par un laboratoire. Tous filtraient correctement le rayonnement solaire. Ce qui manquait, sur plusieurs d'entre eux, c'étaient les mentions obligatoires — nom du fabricant, coordonnées de l'importateur, notice en français15. Un défaut de traçabilité, pas un défaut de protection.
La règle pratique qui en découle est simple : n'achetez que chez quelqu'un que vous pouvez rappeler : un vendeur identifiable, une notice en français, un fabricant nommé. Si le produit n'a pas d'adresse, il n'a pas d'histoire.
Tous ceux qui suivent ont été employés par des personnes qui se sont blessées en 1999.
Une règle à part, et essentielle : avec des jumelles, une lunette ou un télescope, le filtre se place devant l'objectif, jamais à l'oculaire. Un filtre placé derrière reçoit toute la lumière concentrée par l'instrument, chauffe et peut se fendre en une fraction de seconde, l'œil étant juste derrière. Les lunettes d'éclipse ne se portent pas non plus derrière un instrument : elles sont faites pour l'œil nu. Et se lancer dans une observation d'éclipse avec un instrument optique nécessite de bonnes connaissances du sujet au préalable.
Pendant la totalité, et à cette seule condition, la protection s'enlève. Le disque solaire est entièrement couvert, la couronne apparaît, et c'est le seul spectacle du ciel qui ne se voie qu'à l'œil nu — un filtre d'éclipse la rendrait invisible.
Trois précisions, parce que c'est le moment le plus délicat :
Savoir si l'on est dans la bande, et pendant combien de temps, n'est pas une question de sentiment. Les pages de villes de ce site donnent, pour chaque lieu, la durée de la totalité à la seconde et la carte de la bande la plus proche. L'application Novilune peut également donner ces informations à n'importe quel endroit du globe.
Les méthodes indirectes ne présentent aucun risque et montrent des choses qu'un filtre ne montre pas.
Le sténopé est le plus simple : percez un trou d'épingle dans un carton, tournez le dos au Soleil, et laissez l'image se former sur un second carton tenu un mètre en arrière. On y voit le croissant en direct. Plus le trou est petit, plus l'image est nette et sombre.
La projection par instrument consiste à laisser des jumelles ou une lunette former l'image sur un écran blanc, sans jamais mettre l'œil derrière. Elle demande de surveiller l'instrument, qui peut chauffer rapidement.
Et il y a le plus beau, qu'on oublie souvent : l'ombre des feuillages. Chaque interstice entre les feuilles fait sténopé, et le sol sous un arbre se couvre de centaines de croissants. C'est, de loin, la plus belle façon de montrer une éclipse partielle à des enfants.
Une légende veut que Galilée soit devenu aveugle pour avoir regardé le Soleil. Elle est fausse. Sa cécité, tardive, s'explique par une cataracte et un glaucome, et l'attribution au Soleil semble remonter à Lalande, au XVIIIᵉ siècle17. La même correction vaut pour Cassini.
Ce qui est documenté est plus intéressant. En février 1612, Thomas Harriot note après une observation solaire que « ma vue fut ensuite trouble pendant une heure ». Le mathématicien John Greaves, qui mesurait le diamètre du Soleil, garda longtemps la vision de ce qu'il décrivait comme « une compagnie de corbeaux volant ensemble dans l'air ».
Et surtout Newton, dont le témoignage est d'autant plus précieux qu'il répond à une question précise.
En 1664, Robert Boyle avait rapporté le cas d'un érudit qui s'était abîmé les yeux « à force de regarder trop fixement le Soleil dans un télescope, sans aucun verre coloré pour ôter à l'objet son éclat éblouissant ». Neuf ou dix ans après l'accident, cet homme voyait encore passer devant ses yeux, dès qu'il se tournait vers une fenêtre, « un globe de lumière de la grosseur qu'avait alors le Soleil »18. Nous appellerions cela aujourd'hui une rétinopathie solaire, et le délai de neuf ans dit assez qu'elle était définitive.
Le cas intrigua John Locke, qui écrivit à Newton pour lui demander son avis. Newton répondit de Cambridge, le 30 juin 1691, qu'il avait fait l'expérience sur lui-même — « au péril de mes yeux ». Vers 1666 (Newton avait 23 ans), il avait regardé le reflet du Soleil dans un miroir, puis recommencé, puis recommencé encore, pour étudier les images rémanentes :
And now, in a few hours' time, I had brought my eyes to such a pass, that I could look upon no bright object with either eye, but I saw the sun before me, so that I durst neither write nor read ; but to recover the use of my eyes, shut myself up in my chamber made dark, for three days together, and used all means to divert my imagination from the sun.
Et voilà qu'en quelques heures, j'avais mis mes yeux dans un tel état que je ne pouvais regarder aucun objet brillant, de l'un ou l'autre œil, sans voir le Soleil devant moi, de sorte que je n'osais ni écrire ni lire. Mais pour recouvrer l'usage de mes yeux, je m'enfermai dans ma chambre rendue obscure, trois jours durant, et j'usai de tous les moyens pour détourner mon imagination du Soleil19.
La suite de la lettre est plus troublante encore. Newton retrouva l'usage de ses yeux en trois ou quatre jours, mais pendant des mois, « le spectre du Soleil revenait dès que je me mettais à méditer sur le phénomène, quand bien même j'étais couché à minuit, mes rideaux tirés ».
Il n'y avait aucune éclipse à regarder, et il savait exactement ce qu'il faisait. C'est la meilleure démonstration qu'on puisse donner de la première phrase de cet article : la rétine ne prévient pas.
Denis Coulombier et al., Dispositif de prévention et surveillance des complications oculaires liées à l'observation de l'éclipse solaire totale du 11 août 1999 en France (Saint-Maurice : Institut de veille sanitaire, 2000), https://www.santepubliquefrance.fr/determinants-de-sante/climat/uv/documents/rapport-synthese/dispositif-de-prevention-et-surveillance-des-complications-oculaires-liees-a-l-observation-de-l-eclipse-solaire-totale-du-11-aout-1999-en-france. ↩
Chris Y. Wu et al., « Acute Solar Retinopathy Imaged With Adaptive Optics, Optical Coherence Tomography Angiography, and En Face Optical Coherence Tomography », JAMA Ophthalmology 136 (2018) : 82–85, https://doi.org/10.1001/jamaophthalmol.2017.5517. ↩
Coulombier et al., Complications oculaires de l'éclipse du 11 août 1999. ↩
M. Michaelides et al., « Eclipse retinopathy », Eye 15 (2001) : 148–151, https://doi.org/10.1038/eye.2001.49. ↩
Samuel C. K. Wong, Tom Eke et N. G. Ziakas, « Eclipse burns: a prospective study of solar retinopathy following the 1999 solar eclipse », The Lancet 357 (2001) : 199–200, https://doi.org/10.1016/S0140-6736(00)03597-2 ; Tom Eke et Samuel C. K. Wong, « Resolution of visual symptoms in eclipse retinopathy », The Lancet 358 (2001) : 674, https://doi.org/10.1016/S0140-6736(01)05813-5. ↩
Qais A. Dihan et al., « Eye on the Eclipse: Demographic Trends in Solar Retinopathy From 2012 to 2024 », Journal of VitreoRetinal Diseases (2026), https://doi.org/10.1177/24741264261447500. ↩
Christopher Ricks, Alexandrea Montoya et Jeff Pettey, « The ophthalmic fallout in Utah after the Great American Solar Eclipse of 2017 », Clinical Ophthalmology 12 (2018) : 1853–1857, https://doi.org/10.2147/OPTH.S174808. ↩
American Astronomical Society, « About the ISO 12312-2 Standard for Solar Viewers », Solar Eclipse Across America, https://eclipse.aas.org/eye-safety/iso12312-2 (consulté le 10 septembre 2026). ↩
Coulombier et al., Complications oculaires de l'éclipse du 11 août 1999. ↩
Parlement européen et Conseil de l'Union européenne, Règlement (UE) 2016/425 du 9 mars 2016 relatif aux équipements de protection individuelle (2016). ↩
American Astronomical Society, « ISO 12312-2 Standard for Solar Viewers ». ↩
Department for Business and Trade, « Using the UKCA marking », GOV.UK, https://www.gov.uk/guidance/using-the-ukca-marking (consulté le 10 septembre 2026). ↩
Coulombier et al., Complications oculaires de l'éclipse du 11 août 1999. ↩
Direction générale de la concurrence, de la consommation et de la répression des fraudes, « Observation de l'éclipse : équipez-vous de lunettes de protection conformes », economie.gouv.fr, https://www.economie.gouv.fr/dgccrf/actualites-dgccrf/observation-de-leclipse-equipez-vous-de-lunettes-de-protection-conformes (consulté le 10 septembre 2026). ↩
Que Choisir, « Lunettes pour éclipse solaire : des marquages fantaisistes, mais la sécurité assurée », Que Choisir, https://www.quechoisir.org/actualite-lunettes-pour-eclipse-solaire-des-marquages-fantaisistes-mais-la-securite-assuree-n177698/ (consulté le 10 septembre 2026). ↩
Coulombier et al., Complications oculaires de l'éclipse du 11 août 1999. ↩
Andrew T. Young, « Eye problems of other early solar observers », San Diego State University, https://aty.sdsu.edu/vision/others.html (consulté le 10 septembre 2026). ↩
Robert Boyle, Experiments and Considerations touching Colours (Londres : Henry Herringman, 1664). ↩
Isaac Newton, Lettre à John Locke, Cambridge, 30 juin 1691, dans David Brewster, Memoirs of the Life, Writings, and Discoveries of Sir Isaac Newton, vol. I (Édimbourg : Thomas Constable, 1855). ↩