Novilune — éclipses solaires : histoire, astronomie, observation
Histoire · Article

Les vingt-quatre secondes de Virginia Woolf

Au printemps 1927, une compagnie de chemin de fer placarde dans ses gares une affiche jaune et noire — une éclipse totale traversera l'Angleterre le 29 juin, et la totalité durera vingt-quatre secondes. Dans la nuit du 28, Virginia Woolf monte dans l'un des trains spéciaux. Le lendemain, elle ouvre son journal et écrit le récit le plus précis qu'un écrivain ait donné d'une éclipse totale. Un siècle après, l'éphéméride peut le confronter, seconde par seconde. Il tient.

Par Ludovic Debono · publié le 26 août 2026

Carte Novilune de l'éclipse du 29 juin 1927 : bande de totalité et zone partielle, avec les deux stations de ce récit — Fell Top, sur Barden Fell, où se tenait le groupe de Virginia Woolf, et Giggleswick, où l'Astronome royal avait installé les instruments de Greenwich.
Carte Novilune de l'éclipse du 29 juin 1927 : bande de totalité et zone partielle, avec les deux stations de ce récit — Fell Top, sur Barden Fell, où se tenait le groupe de Virginia Woolf, et Giggleswick, où l'Astronome royal avait installé les instruments de Greenwich.

Il y a trois nombres dans cette histoire, et cette page existe parce qu'ils tombent d'accord.

Le premier est imprimé. Au printemps 1927, la compagnie du London & North Eastern Railway placarde son affiche et diffuse, à ses guichets, une brochure de la British Astronomical Association : la première éclipse totale visible d'Angleterre depuis deux cent trois ans traversera le pays au petit matin du 29 juin, et la totalité durera vingt-quatre secondes. Ce nombre est calculé pour un observateur idéal, placé au milieu de la bande. Personne, dans les trains spéciaux, ne se demande s'il vaudra là où on le déposera.

Le deuxième est compté. Dans la nuit du 28 au 29 juin, Virginia Woolf quitte Londres avec son époux Leonard, Vita Sackville-West, Harold Nicolson et le jeune Quentin Bell. Le lendemain de l'éclipse, elle ouvre son journal — « Now I must sketch out the Eclipse » — et déroule sur deux pages et demie le récit le plus précis qu'un écrivain ait donné d'une éclipse totale : le train, l'omnibus, la lande, l'attente, et ce chiffre qui revient, montre en main. Leonard ne quitte pas la sienne des yeux. Dans l'essai qu'elle en tirera l'année suivante, elle écrira the sacred twenty-four seconds, les vingt-quatre secondes sacrées.

Le troisième est calculé. C'est celui qu'apporte cette page.

L'affiche qui a tout déclenché

Le premier document de cette histoire est une affiche de chemin de fer. Dans les gares du réseau LNER, la même image en jaune et noire annonce l'éclipse du 29 juin1 avec, en bas à droite, le slogan que le journal de Woolf recopiera sans guillemets : Your only chance until 1999. Sa phrase finale, « it was over till 1999 », sort de cette affiche.

L'affiche du London & North Eastern Railway, printemps 1927 : « "Totality" view points », la bande de totalité réduite à une diagonale, et le slogan que Woolf recopiera dans son journal. Œuvre anonyme, imprimée par Dangerfield Printing Co.. Reproduction Science Museum Group (objet 2001-9575), sous licence CC BY-NC-SA 4.0.
L'affiche du London & North Eastern Railway, printemps 1927 : « "Totality" view points », la bande de totalité réduite à une diagonale, et le slogan que Woolf recopiera dans son journal. Œuvre anonyme, imprimée par Dangerfield Printing Co.. Reproduction Science Museum Group (objet 2001-9575), sous licence CC BY-NC-SA 4.0.

Tout le circuit de l'information y est lisible. Le bandeau du bas renvoie aux guichets : une brochure y attend le voyageur, pamphlet containing information furnished by the British Astronomical Association. C'est cette brochure qui contient les vingt-quatre secondes d'obscurité promises, imprimées avant d'être vécues. Sur la bande noire de sa carte, la « Totality » View Points, la compagnie vend des trajets sur un phénomène qu'elle met, prudemment, entre guillemets.

Retrouver la lande

Le journal dit « Bardon Fell ». Aucune carte ne connaît ce nom. Mais à huit kilomètres au sud-sud-ouest de Richmond, les cartes portent un Barden Fell — l'orthographe de Woolf est probablement une transcription d'oreille —, et sur ce fell un sommet nommé Fell Top. La feuille du War Office au 1:20 000, levée sur le terrain et imprimée l'année suivante, lui donne une cote de 315,1 mètres. C'est assurément le point que Woolf décrit quand le groupe marche « vers ce qui semblait le point le plus haut dominant Richmond ».

Le sommet retrouvé : « Fell Top 315·1 », sur Barden Fell, au sud-sud-ouest de Richmond. Carte du War Office au 1:20 000, imprimée en 1928 — dont la légende précise « ALL HEIGHTS IN METRES ». On y lit aussi les Rifle Ranges qui strient la lande : les « butts » du journal.
Le sommet retrouvé : « Fell Top 315·1 », sur Barden Fell, au sud-sud-ouest de Richmond. Carte du War Office au 1:20 000, imprimée en 1928 — dont la légende précise « ALL HEIGHTS IN METRES ». On y lit aussi les Rifle Ranges qui strient la lande : les « butts » du journal.

Le reste du trajet se vérifie pièce à pièce. Le « vaste château » aperçu de l'omnibus au départ de la gare est celui de Richmond : une photographie aérienne prise la même année2 montre son enceinte médiévale encore occupée par le bloc de casernes victorien, percé de fenêtres — la « front window added » du journal, et la lumière qui brûle à quatre heures du matin. Ces casernes seront démolies quatre ans plus tard. Le détail que note Woolf en passant a donc une date. Quant aux butts que Woolf attribue à la chasse à la grouse, ce sont, selon toute vraisemblance, les ouvrages du champ de tir de Barden Moor, que les cartes montrent striant la lande à l'aplomb même du sommet : elle a pris des buttes de tir militaires pour des affûts de chasse, ce qui, à quatre heures du matin et par un vent froid, n'a rien de déraisonnable.

Le calcul

Recalculées avec la chaîne Novilune pour Fell Top même, altitude comprise, les circonstances locales sont les suivantes.

Le Soleil se lève déjà rongé : le partiel commence à 5 h 30 min 31 s, heure d'été britannique3, près d'une heure avant que le groupe n'atteigne le sommet de son attente. La totalité commence à 6 h 24 min 36 s et s'achève à 6 h 25 min 00 s exactement : 23,5 secondes. Sur la ligne centrale, à ce méridien, elle en durait 23,7 — 24,0 dans les tables de l'époque, celles dont la brochure de la British Astronomical Association tirait son chiffre rond. À 4,1 km au sud de la ligne, Fell Top n'en perdait qu'une fraction de seconde : les vingt-quatre secondes annoncées y étaient justes à une demi-seconde près, et cette demi-seconde tient à l'arrondi des tables plus qu'au terrain. Le site était par ailleurs bien à l'abri dans la bande — à 21 km de son bord sud, mesurés perpendiculairement, pour une largeur locale d'une cinquantaine de kilomètres — et l'incertitude sur le point d'observation ne pèse rien : déplacer le groupe de cinq cents mètres, ou de cinquante mètres d'altitude, change la durée de cinq centièmes de seconde au plus.

Deux autres vérifications, que seul le calcul permettait. Le Soleil n'était qu'à 12,5° au-dessus de l'horizon, à l'azimut 67° — le nord-est, la direction de Richmond : toute la palette du journal, la vallée en « scrumble » rouge et noir, la lumière rasante, le froid qui mord, est la conséquence directe de cette géométrie d'aube. Et l'ombre de la Lune filait vers le nord-est à 2,4 km/s : elle arrivait de l'azimut 225°, le sud-ouest, pendant que le groupe faisait face au Soleil. L'ombre leur est venue très exactement dans le dos, par-dessus la lande.

La course de l'ombre le 29 juin 1927, calculée et dessinée par Novilune. Le globe est immobile, cadré pour contenir la course entière — d'où cette vue plongeante sur les hautes latitudes. La tache sombre est l'ombre vraie, là où l'éclipse est totale. La zone grise, bien plus large, est la pénombre, où elle n'est que partielle. Le trait doré est la ligne centrale : plein derrière l'ombre, pointillé devant elle. L'ombre aborde le globe par l'Angleterre peu après 5 h 20 TU, puis file vers la Laponie, l'océan Arctique et la Sibérie, qu'elle quitte à 7 h 20. Les vingt-trois secondes de Barden Fell tiennent dans les toutes premières minutes de cette course de deux heures.
La course de l'ombre le 29 juin 1927, calculée et dessinée par Novilune. Le globe est immobile, cadré pour contenir la course entière — d'où cette vue plongeante sur les hautes latitudes. La tache sombre est l'ombre vraie, là où l'éclipse est totale. La zone grise, bien plus large, est la pénombre, où elle n'est que partielle. Le trait doré est la ligne centrale : plein derrière l'ombre, pointillé devant elle. L'ombre aborde le globe par l'Angleterre peu après 5 h 20 TU, puis file vers la Laponie, l'océan Arctique et la Sibérie, qu'elle quitte à 7 h 20. Les vingt-trois secondes de Barden Fell tiennent dans les toutes premières minutes de cette course de deux heures.

Or c'est la scène de l'essai. Woolf se détourne du banc de nuages qui a vaincu le Soleil, regarde les landes derrière elle, et c'est là qu'elle voit la lumière chavirer :

C'était donc là la défaite du soleil, et c'était tout, pensions-nous, en nous détournant avec déception de la morne couverture de nuages devant nous vers les landes derrière. Elles étaient livides, elles étaient pourpres ; mais soudain l'on prit conscience que quelque chose d'autre allait arriver ; quelque chose d'inattendu, de terrible, d'inévitable. L'ombre qui s'épaississait sur la lande était comme la gîte d'un bateau qui, au lieu de se redresser au moment critique, s'incline un peu plus, puis un peu plus encore, et soudain chavire. Ainsi la lumière donna de la bande, chavira et s'éteignit. C'était la fin. La chair et le sang du monde étaient morts, et seul restait le squelette.4

Le récit est géométriquement irréprochable. Personne n'avait pu l'écrire avant de faire le calcul : que l'ombre arrive du sud-ouest quand on regarde au nord-est ne se devine pas, cela se calcule — et l'écrivain, qui ne calculait pas, a simplement regardé au bon endroit au bon moment.

(Contrôle : la ligne centrale des tables publiées est retrouvée à 0,3 km près, et leur durée centrale à 0,1 seconde près.)

Les vingt-quatre secondes, comptées

Le journal, lui, ne décrit pas l'ombre : il décrit l'attente, puis la chute. C'est le même moment, vu de l'intérieur du groupe, avec la montre de Leonard.

Les 24 secondes s'écoulaient. Puis l'on regarda de nouveau vers le bleu : et rapidement, très très vite, toutes les couleurs s'effacèrent ; il fit de plus en plus sombre, comme au début d'un orage violent ; la lumière baissa, baissa encore : nous répétions c'est l'ombre ; et nous pensions maintenant c'est fini — c'est l'ombre, quand soudain la lumière s'éteignit. Nous étions tombés. Elle était éteinte. Il n'y avait plus de couleur. La terre était morte.5

Le compte de Woolf est exact à la seconde près, et le calcul dit pourquoi : non parce qu'elle avait un bon chronomètre, mais parce que le hasard des omnibus l'avait déposée à quatre kilomètres de la ligne centrale, là où le chiffre de la brochure valait encore.

L'autre lande : Giggleswick

À soixante kilomètres au sud-ouest, dans l'enceinte de l'école de Giggleswick, l'Astronome royal Frank Dyson a choisi sa station sur statistiques météorologiques6. Le pari réussit : Giggleswick est à peu près le seul point de la bande sous un ciel dégagé, et les photographies de la couronne rentrent à Greenwich. Les comptes rendus parlent de vingt-trois secondes de totalité. Notre calcul, au site de la chapelle, en donne 23,1 — commencées à 6 h 24 min 18 s, dix-huit secondes avant Fell Top : l'ombre, remontant du sud-ouest, a touché Dyson avant Woolf. L'accord entre l'archive et l'éphéméride est de l'ordre du dixième de seconde.

La symétrie vaut d'être savourée. Le même matin, sur deux landes du Yorkshire distantes d'une heure de marche à vol d'oiseau, l'Astronome royal de Grande-Bretagne et une romancière comptent la même chose. L'un a choisi son emplacement sur dix ans de relevés de nébulosité et rapporte des plaques. L'autre a été déposée par un omnibus et rapporte trois pages. Un siècle plus tard, l'éphéméride les valide tous les deux, à la même précision.

Ce que vaut un témoin

Cette page devait s'écrire contre son témoin. Elle s'écrit pour lui. L'hypothèse de départ — les vingt-quatre secondes comme chiffre de brochure démenti par le terrain — ne survit pas au calcul : le chiffre était bon, et Woolf l'a compté juste. Sur tout ce que le ciel a montré ce matin-là — la durée, la direction de l'ombre, la couleur d'un Soleil à douze degrés —, les pages du journal tiennent la confrontation avec une éphéméride du XXIe siècle.

Elle-même, du reste, se méfiait de ce qu'elle avait vu : l'essai commence par un avertissement sur la mémoire, ce « bassin étrange » où les visions ne survivent qu'en s'alliant à d'autres. Le calcul dit que, cette fois, rien ne s'est incrusté de matière étrangère. « Nous, qui foulons la terre d'un pas si sûr, nous l'avons vue morte » : elle avait vu juste, jusque dans les secondes.

Fiche de l'éclipse du 29 juin 1927

Notes

  1. London & North Eastern Railway, « Eclipse of the Sun 29th June 1927, totality viewpoints [affiche] », Science Museum Group, objet 2001-9575, https://collection.sciencemuseumgroup.org.uk/objects/co8013446 (consulté le 26 août 2026). 

  2. Aerofilms Ltd, « Richmond Castle and the town centre, Richmond, 1927 [photographie aérienne EPW019863] », Britain from Above, Historic England, https://www.britainfromabove.org.uk/image/EPW019863 (consulté le 26 août 2026). 

  3. Les heures sont données en heure d'été britannique (BST = temps universel + 1 heure), en vigueur ce matin-là. Les circonstances locales de cette page sont calculées par la chaîne Novilune et contrôlées contre les tables de référence publiées. Le détail des conventions figure sur la fiche de l'éclipse. 

  4. Virginia Woolf, « The Sun and the Fish », Time and Tide (1928), 3 février 1928. 

  5. Virginia Woolf, The Diary of Virginia Woolf, vol. 3 : 1925-1930, 143, dir. Anne Olivier Bell (Londres : Hogarth Press, 1980). 

  6. Frank W. Dyson, « Report of the Expeditions from the Royal Observatory, Greenwich, to observe the Total Solar Eclipse of 1927 June 29 », Monthly Notices of the Royal Astronomical Society 87, nᵒ 9 (1927) : 657–665, https://academic.oup.com/mnras/article/87/9/657/1006288

Bibliographie

  • Aerofilms Ltd. « Richmond Castle and the town centre, Richmond, 1927 [photographie aérienne EPW019863] ». Britain from Above, Historic England. https://www.britainfromabove.org.uk/image/EPW019863. Consulté le 26 août 2026.
  • Dyson, Frank W. « Report of the Expeditions from the Royal Observatory, Greenwich, to observe the Total Solar Eclipse of 1927 June 29 ». Monthly Notices of the Royal Astronomical Society 87, nᵒ 9 (1927) : 657–665. https://academic.oup.com/mnras/article/87/9/657/1006288.
  • London & North Eastern Railway. « Eclipse of the Sun 29th June 1927, totality viewpoints [affiche] ». Science Museum Group, objet 2001-9575. https://collection.sciencemuseumgroup.org.uk/objects/co8013446. Consulté le 26 août 2026.
  • Ordnance Survey. « Yorkshire LIII.NE, 6 inch, revision of 1932 [carte] ». National Library of Scotland. https://maps.nls.uk/. Consulté le 26 août 2026.
  • War Office. « Richmond [Yorkshire], 1:20 000 [carte] ». National Library of Scotland. https://maps.nls.uk/. Consulté le 26 août 2026.
  • Woolf, Virginia. « The Sun and the Fish ». Time and Tide (1928), 3 février 1928.
  • Woolf, Virginia. The Diary of Virginia Woolf, vol. 3 : 1925-1930. Dir. Anne Olivier Bell. Londres : Hogarth Press, 1980.